6e colege Jean Renoir Bourges

 

Dossier réalisé à partir de la Revue La Luciole du Centre
Hors Série 2008

 

La prise de conscience, ou "l'art de se faire cueillir par surprise..."

Par Corinne Vermillard

 

Le souvenir intense, intact, de ce dernier jour de rencontres nationales des acteurs de l’éducation à l’environnement, il y a déjà plus de dix ans…

 

 

 
 

Un petit groupe invite les 150 participants à prendre un peu d’altitude, en grimpant une petite centaine de mètres au-dessus du centre qui nous héberge. Rien d’extraordinaire, nous jouons tous le jeu, curieux de savoir quel spectacle, quelle restitution (comme on dit entre nous) allaient nous être offerts.

Et puis dispersés dans cette joyeuse procession, ils nous accompagnent en soufflant dans leurs curieux “didjeridoo”. La curiosité, quelques éclats de rire ça et là, et puis petit à petit, pas à pas, un calme délicieux se fait et chacun derrière l’autre, avance. Ils nous amènent l’air de rien, vers une surprenante et merveilleuse destination.

Ce chapelet impressionnant de petits humains s’égraine sur le chemin. On ne se pose plus de questions. La restitution ? On verra bien. On se laisse porter, profitant de l’instant.

Nous arrivons bientôt sur un grand plateau d’herbe tendre, au pied de montagnes magnifiques.

Sans y prêter attention et comme naturellement, un grand cercle se forme. Au fur et à mesure que les sons s’amplifient, la qualité du silence, de l’écoute, grandit et avec elle, le cercle des petits humains.

On est là, tous, en silence. Certains ferment les yeux. Et puis soudain, la beauté du moment, des montagnes, la chaleur de la terre, l’odeur de l’herbe… Un espace semble s’être ouvert en chacun. Un espace qui donne la capacité de recevoir à cet instant toute cette énergie que la nature nous offre. À ce moment, une explosion d’émotions, comme si je voyais des montagnes pour la première fois !

Je savoure chaque seconde de ce moment précieux. Et puis on se regarde encore, et c’est une énergie presque visible qui circule soudain entre nous. On est là ensemble, à réaliser que l’on partage tous ce même moment intime. Ce même instant qui vient marquer symboliquement que nous sommes tous reliés par les mêmes valeurs et la même envie de les transmettre.

Ce moment de prise de conscience marque le point de départ de ce qui a guidé mon chemin, m’a donné envie de m’investir dans l’éducation à l’environnement, de partager et de construire avec l’autre son histoire. Le point de départ de ce qui a donné du sens à ma vie professionnelle et à ma vie tout court.

Une de nos missions importantes en tant qu’acteurs de l’éducation à l’environnement est de faire prendre conscience. Pour parvenir à atteindre cet objectif, une alchimie entre plusieurs ingrédients est bien sûr nécessaire. Et ce qui me semble le plus important est l‘émotion liée à l’effet de surprise !

Prendre conscience soi-même ?

Les premiers moyens qui permettent sa propre prise de conscience, et qui viennent tout de suite à l’esprit, reposent sur sa propre volonté de savoir, sur sa curiosité d’apprendre, sur sa capacité de diversifier ses sources d’information, d’échanger des points de vues, de nourrir ses opinions en les confrontant à d’autres. Ils impliquent de la part de l’individu une démarche active et volontaire.

Faire prendre conscience ?

À partir de là, celui qui veut faire prendre conscience doit s’appliquer à lui-même cette démarche intellectuelle et en plus être en capacité d’argumenter, de convaincre, en maîtrisant parfaitement le sujet sur lequel il souhaite éclairer son sujet ! Il y a toujours
moyen de faire prendre conscience en faisant appel à sa capacité de réflexion, en développant l’argumentation, en invitant à la réflexion, à l’échange. Il est plus facile d’éveiller la conscience des jeunes enfants qui sont plus ouverts, plus neufs, très réceptifs aux sujets qui concernent la nature en général. Nos vies dites modernes détournent les adultes que nous sommes de ce lien intime et vital avec la nature.

Souvent c’est un événement grave, inattendu, source d’émotions fortes, qui réveille une prise de conscience pour la nature et l’environnement : un voyage d’agrément qui nous confronte à une pollution terrible, une rencontre avec une autre civilisation qui révèle nos capacités d’occidentaux au gaspillage, un problème de santé lié à un produit toxique, un paysage ravagé… La prise de conscience, avant de passer par une démarche d’intellectualisation, passe surtout par un choc, un déclic émotionnel.

Créer les conditions de la réceptivité

Le petit groupe dans l’expérience qui symbolise pour moi la prise de conscience a réussi parfaitement son coup. Il nous a cueillis par surprise. Les animateurs ont su, l’air de rien, créer les conditions de l’ouverture de cet espace de réceptivité nécessaire à la prise de conscience. Prendre le temps, créer un climat de confiance, laisser aux émotions le temps de s’installer. L’important n’est pas uniquement de se concentrer sur l’objectif, mais sur le chemin qui y conduit. La nécessité d’un préalable pour une bonne prise de conscience repose sur la création d’un contexte favorable qui, l’air de rien, prépare le terrain et facilite chez l’individu à sensibiliser l’ouverture de cet espace de réception…

Mon travail consiste à développer des actions touristiques et pédagogiques d’une grande collection botanique. La mission de notre association au travers de nos actions est de sensibiliser tous les publics (enfants et adultes) au monde végétal. Aussi nous nous efforçons de multiplier les approches (sensibles, ludiques, sportives…) comme autant de moyens permettant aux adultes et aux enfants de satisfaire leurs premières attentes, mais aussi de les amener sur le terrain de la prise de conscience.

Voilà quelques exemples qui m’ont marquée et qui illustrent des moments où j’ai senti surgir chez nos visiteurs, une prise de conscience :

  • La maman accompagnatrice d’une classe qui est sollicitée au même titre que les enfants dans la participation à une approche sensorielle et qui se fait surprendre et submerger par les émotions qu’elle vient de ressentir. Elle prend soudainement conscience de sa propre capacité à ressentir la nature et, en l’ayant vécu intensément, de l’intérêt de l’activité pour les enfants. De spectatrice, elle est devenue actrice.
  • Deux amis sportifs impatients de vivre des émotions fortes grâce à un atelier de grimpe en soirée suivi d’un bivouac dans les branches. Seuls avec leur guide grimpeur d’arbres, calme et passionné, ils se sont laissés surprendre par ce contact physique avec les arbres, le plaisir d’atteindre à leur rythme les cimes les plus hautes. Ensuite, perchés dans les branches, la magie de la vie la nuit, le réveil par un chevreuil et autant de moments d’émotions intenses qui a changé leur regard sur la nature devenue subitement vivante.
  • Le grand-père qui vient occuper ses petits-enfants une après-midi d’été, et qui se prend au jeu d’aventure proposé pour les familles. Il se laisse surprendre par la capacité et l’intérêt des enfants, par leurs sollicitations à son égard, par leur désir d’apprendre.

La prise de conscience, c’est la réponse à des questions que l’on ne se posait pas forcément, qui font soudain écho à notre histoire, à des moments d’émotions. Cela vient mettre du sens à notre ressenti, à notre vécu, à notre vie. La prise de conscience est d’autant plus forte pour celui qui reçoit qu’elle n’est pas programmée. L’émotion arrive toujours par surprise. Elle a besoin d’un espace ouvert, d’un temps, de conditions favorables. Le talent de l’animateur, c’est de créer et d’adapter en fonction des publics les conditions favorables et nécessaires à cet espace de réceptivité.