Un petit groupe invite les 150 participants à prendre
un peu d’altitude, en grimpant une petite centaine
de mètres au-dessus du centre qui nous héberge. Rien
d’extraordinaire, nous jouons tous le jeu, curieux de
savoir quel spectacle, quelle restitution (comme on dit
entre nous) allaient nous être offerts.
Et puis dispersés dans cette joyeuse procession, ils nous
accompagnent en soufflant dans leurs curieux “didjeridoo”.
La curiosité, quelques éclats de rire ça et là, et
puis petit à petit, pas à pas, un calme délicieux se fait et
chacun derrière l’autre, avance. Ils nous amènent l’air
de rien, vers une surprenante et merveilleuse destination.
Ce chapelet impressionnant de petits humains s’égraine
sur le chemin. On ne se pose plus de questions. La restitution
? On verra bien. On se laisse porter, profitant de
l’instant.
Nous arrivons bientôt sur un grand plateau d’herbe
tendre, au pied de montagnes magnifiques.
Sans y prêter attention et comme naturellement, un
grand cercle se forme. Au fur et à mesure que les sons
s’amplifient, la qualité du silence, de l’écoute, grandit
et avec elle, le cercle des petits humains.
On est là, tous, en silence. Certains ferment les yeux.
Et puis soudain, la beauté du moment, des montagnes,
la chaleur de la terre, l’odeur de l’herbe… Un espace
semble s’être ouvert en chacun. Un espace qui donne
la capacité de recevoir à cet instant toute cette énergie que la nature nous offre. À ce moment, une explosion
d’émotions, comme si je voyais des montagnes pour la
première fois !
Je savoure chaque seconde de ce moment précieux. Et
puis on se regarde encore, et c’est une énergie presque
visible qui circule soudain entre nous. On est là ensemble, à réaliser que l’on partage tous ce même moment
intime. Ce même instant qui vient marquer symboliquement
que nous sommes tous reliés par les mêmes
valeurs et la même envie de les transmettre.
Ce moment de prise de conscience marque le point de
départ de ce qui a guidé mon chemin, m’a donné envie
de m’investir dans l’éducation à l’environnement, de
partager et de construire avec l’autre son histoire. Le
point de départ de ce qui a donné du sens à ma vie
professionnelle et à ma vie tout court.
Une de nos missions importantes en tant qu’acteurs
de l’éducation à l’environnement est de faire prendre
conscience. Pour parvenir à atteindre cet objectif, une
alchimie entre plusieurs ingrédients est bien sûr nécessaire.
Et ce qui me semble le plus important est l‘émotion
liée à l’effet de surprise !
Prendre conscience soi-même ?
Les premiers moyens qui permettent sa propre prise
de conscience, et qui viennent tout de suite à l’esprit,
reposent sur sa propre volonté de savoir, sur sa curiosité
d’apprendre, sur sa capacité de diversifier ses sources
d’information, d’échanger des points de vues, de
nourrir ses opinions en les confrontant à d’autres. Ils
impliquent de la part de l’individu une démarche active
et volontaire.
Faire prendre conscience ?
À partir de là, celui qui veut faire prendre conscience
doit s’appliquer à lui-même cette démarche intellectuelle
et en plus être en capacité d’argumenter, de
convaincre, en maîtrisant parfaitement le sujet sur
lequel il souhaite éclairer son sujet ! Il y a toujours
moyen de faire prendre conscience en faisant appel à
sa capacité de réflexion, en développant l’argumentation,
en invitant à la réflexion, à l’échange. Il est plus
facile d’éveiller la conscience des jeunes enfants qui
sont plus ouverts, plus neufs, très réceptifs aux sujets
qui concernent la nature en général. Nos vies dites
modernes détournent les adultes que nous sommes de
ce lien intime et vital avec la nature.
Souvent c’est un événement grave, inattendu, source
d’émotions fortes, qui réveille une prise de conscience
pour la nature et l’environnement : un voyage d’agrément
qui nous confronte à une pollution terrible, une
rencontre avec une autre civilisation qui révèle nos
capacités d’occidentaux au gaspillage, un problème de
santé lié à un produit toxique, un paysage ravagé… La
prise de conscience, avant de passer par une démarche
d’intellectualisation, passe surtout par un choc, un
déclic émotionnel.
Créer les conditions de la réceptivité
Le petit groupe dans l’expérience qui symbolise pour
moi la prise de conscience a réussi parfaitement son
coup. Il nous a cueillis par surprise. Les animateurs
ont su, l’air de rien, créer les conditions de l’ouverture
de cet espace de réceptivité nécessaire à la prise
de conscience. Prendre le temps, créer un climat de
confiance, laisser aux émotions le temps de s’installer.
L’important n’est pas uniquement de se concentrer sur
l’objectif, mais sur le chemin qui y conduit. La nécessité
d’un préalable pour une bonne prise de conscience
repose sur la création d’un contexte favorable qui, l’air
de rien, prépare le terrain et facilite chez l’individu à
sensibiliser l’ouverture de cet espace de réception…
Mon travail consiste à développer des actions touristiques
et pédagogiques d’une grande collection botanique.
La mission de notre association au travers de nos
actions est de sensibiliser tous les publics (enfants et
adultes) au monde végétal. Aussi nous nous efforçons
de multiplier les approches (sensibles, ludiques, sportives…)
comme autant de moyens permettant aux adultes
et aux enfants de satisfaire leurs premières attentes,
mais aussi de les amener sur le terrain de la prise de
conscience.
Voilà quelques exemples qui m’ont marquée et qui
illustrent des moments où j’ai senti surgir chez nos visiteurs,
une prise de conscience :
-
La maman accompagnatrice d’une classe qui est
sollicitée au même titre que les enfants dans la
participation à une approche sensorielle et qui
se fait surprendre et submerger par les émotions
qu’elle vient de ressentir. Elle prend soudainement
conscience de sa propre capacité à ressentir la
nature et, en l’ayant vécu intensément, de l’intérêt
de l’activité pour les enfants. De spectatrice,
elle est devenue actrice.
-
Deux amis sportifs impatients de vivre des émotions
fortes grâce à un atelier de grimpe en soirée suivi
d’un bivouac dans les branches. Seuls avec leur
guide grimpeur d’arbres, calme et passionné, ils
se sont laissés surprendre par ce contact physique
avec les arbres, le plaisir d’atteindre à leur rythme
les cimes les plus hautes. Ensuite, perchés dans les
branches, la magie de la vie la nuit, le réveil par un
chevreuil et autant de moments d’émotions intenses
qui a changé leur regard sur la nature devenue
subitement vivante.
-
Le grand-père qui vient occuper ses petits-enfants
une après-midi d’été, et qui se prend au jeu
d’aventure proposé pour les familles. Il se laisse
surprendre par la capacité et l’intérêt des enfants,
par leurs sollicitations à son égard, par leur désir
d’apprendre.
La prise de conscience, c’est la réponse à des questions
que l’on ne se posait pas forcément, qui font soudain écho à notre histoire, à des moments d’émotions. Cela
vient mettre du sens à notre ressenti, à notre vécu, à
notre vie. La prise de conscience est d’autant plus forte
pour celui qui reçoit qu’elle n’est pas programmée.
L’émotion arrive toujours par surprise. Elle a besoin
d’un espace ouvert, d’un temps, de conditions favorables.
Le talent de l’animateur, c’est de créer et d’adapter
en fonction des publics les conditions favorables et
nécessaires à cet espace de réceptivité. |