Vaste programme ! Car il est difficile de changer des
comportements acquis, des habitudes confortables, ou
des idées préconçues, bien souvent influencés par la
publicité ou les médias.
Il n’y a pas de changement de comportement possible
sans une vraie prise de conscience, non seulement des
problématiques environnementales, mais aussi de sa
possible responsabilité individuelle dans ces enjeux. Cela
passe par un questionnement, une remise en question de
ses pré-requis. En effet, nous effectuons bon nombre de
gestes ou de choix, instinctivement, par habitude, sans
trop nous poser de questions. Faire des choix réfléchis
et responsables implique également d’avoir reçu de
l’information, je dirais même des informations, diverses,
complémentaires, même contradictoires, que l’on a pu
s’approprier pour se faire sa propre opinion, en faisant
appel à son esprit critique.
Concrètement, comment s’y prendre
en pratique pour tenter d’atteindre
cet objectif par le biais de l’animation,
ou plus largement de l’éducationà l’environnement ?
La pédagogie de projet est une méthode pédagogique
qui s’inscrit vraiment dans cette optique. Elle a été
développée par le Réseau École et Nature (REN),
notamment à travers le programme pédagogique “Rouletaboule”, outil de référence sur les déchets et la
consommation que j’ai beaucoup utilisé en animation,
dans ses différentes versions, essentiellement auprès
d’un public d’enfants en milieu scolaire de cycle 3.
Mon thème de prédilection, de pars mon métier d’animatrice
(ou ambassadrice) de tri au sein de collectivités
locales, est celui des déchets et du tri sélectif.
La démarche proposée est, dans un premier temps,
d’amener les enfants à se questionner, d’éveiller leur
curiosité puis de les immerger dans la thématique (ici
les déchets mais cette pédagogie est applicable à tout
autre thème) pour aboutir à la construction d’un projet
d’action concret qu’ils auront choisi. Ce projet peut
ensuite faire l’objet d’une retransmission à un autre
groupe comme les parents, les habitants du quartier, par
le biais par exemple d’une exposition, d’un film, d’une
pièce de théâtre... Ainsi, tout au long de cette démarche,
les enfants sont en questionnement, en recherche
d’informations et acquièrent des connaissances tout enétant acteurs et impliqués. Ceci d’autant plus que des
approches diverses et complémentaires mais toujours
participatives sont privilégiées : le jeu, l’enquête, l’expression, le débat, l’art, l’expérimentation, le contact
avec le terrain...
Pour ma part, en tant qu’intervenante extérieure (et
ponctuelle) dans des classes, mon rôle avec la malle
Rouletaboule a surtout consisté à lancer la dynamique
de départ, à savoir, la phase de sensibilisation et d’information,
l’enseignant (et sa classe) étant ensuite libre de
poursuivre ou non un projet. Dans d’autres cas, je me suis
inscrite dans un projet préexistant ou en complément
d’autres actions déjà menées.
Intervention type pour la phase
de questionnement/immersion
Dans l’animation type que j’ai menée auprès de
nombreuses classes partenaires, les enfants reçoivent,
environ une semaine avant l’intervention, un questionnaire
d’enquête à faire à la maison, sur le thème des
déchets. Celui-ci permet d’une part de faire le lien entre
la maison et l’école (donc de parler de choses concrètes
touchant directement les enfants dans leur quotidien),
et d’autre part de recueillir leurs représentations sur les
déchets tout en amenant un début de questionnement
individuel.
Recueillir les représentations est une étape indispensable
si l’on veut savoir où en sont les enfants en terme
de connaissances, mais surtout pour les impliquer dès
le départ. Pour pouvoir remettre en question une idée
(reçue ou non), il faut d’abord l’avoir exprimée donc en
avoir pris conscience.
La séance démarre donc par le dépouillement collectif
des questionnaires. Certaines idées et questions sont
notées au tableau, sans donner de réponse. Au contraire,
je pose d’autres questions aux enfants. J’essaie de ne pas
les influencer, surtout pour ce qui concerne les représentations
: il n’y a pas de bonnes réponses. Le but est de
leur donner envie de chercher et trouver par eux-mêmes,
de piquer leur curiosité.
Justement, la deuxième étape consiste en des ateliers
de recherche, chaque groupe de quatre ou cinq élèves
réfléchit sur un thème différent (production des déchets,
emballages, toxicité, réutilisation…) qui vient approfondir
la phase de questionnement et apporter déjà des
réponses et des informations. Chaque groupe présente
ensuite ses résultats au reste de la classe.
Vient alors la phase d’immersion ou de sensibilisation
qui se traduit ici par des ateliers ludiques tournants
fournis dans la malle. Tous les jeux abordent des thèmes
différents et complémentaires de la gestion des déchets :
recyclage, impact sur les paysages, tri, déchèterie, filières de traitement, choix de consommation. Ainsi les enfants
acquièrent leurs connaissances par eux-mêmes et en
s’amusant. Toutefois, et comme je suis aussi la personne
ressource, un temps de synthèse s’impose à la fin de la
journée pour clarifier et remettre en ordre toutes les
informations reçues dans la journée. Mon intervention
s’arrête ici mais j’ai fourni à l’enseignant toutes les
ressources utiles pour continuer à travailler sur le thème
et éventuellement mettre en place un projet.
Cette séance type peut et gagne à être déclinée et
complétée de différentes façons. Rouletaboule propose
de nombreuses autres activités pour cela. Ainsi, pour le
recueil des représentations, le questionnaire d’enquête
présente l’inconvénient de ne pas être spontané et l’enfant,
pensant que l’on attend une bonne réponse, peut
faire appel à ses parents pour y répondre. J’ai obtenu
des résultats surprenants en utilisant le photolangage
qui consiste à laisser chaque enfant choisir une image
correspondant pour lui au mot déchet (il s’agissait ici de
découper dans des magazines et catalogues) puis à expliquer
son choix. Il s’en est suivi, au-delà des questions qui
ont émergé, un véritable débat entre les enfants.
La dernière version de la malle Rouletaboule propose
de nouveaux modules parfaitement adaptés pour lancer
le questionnement et la recherche d’informations : les
ateliers des expériences développent une démarche
scientifique qui par définition se base sur un questionnement
et une vérification d’hypothèses posées ; le jeu
de rôle, quant à lui, amène les enfants à incarner des
personnages aux intérêts différents dans un débat sur
la gestion des déchets d’une commune. S’il est mené en
début de projet, les enfants prennent conscience qu’ils
sont limités par leur manque de connaissances. Des
questions émergent, ils ont envie d’en savoir plus, ce qui
permet de lancer une phase d’enquête et de recherche
d’informations par petits groupes sur différents thèmes
selon les personnages incarnés. Les enfants réinvestissent
ensuite les connaissances acquises dans une deuxième
séance du jeu de rôles. Pour la phase d’immersion, l’idéal
est de pouvoir entrer en contact avec le terrain, ce qui
est possible par exemple avec une visite de centre de tri,
de déchèterie ou de toute autre installation de traitement
des déchets. Cela permet par la même occasion de
rencontrer des personnes extérieures à l’école et avec
des éclairages différents.
De la réflexion à l’action : le projet
Ainsi, à la suite de ce type d’intervention, les élèves d’une
classe de CM2 ont souhaité faire leur spectacle musical de
fin d’année sur le thème du recyclage des matières. Une autre classe a créé un CD-Rom sur les déchets destiné
aux parents. D’autres se sont investis dans le journal de
l’école ou dans la création d’un livret. Dans une petite
commune, c’est l’école complète, de la maternelle au
CM2, qui s’est mobilisée pour monter une exposition de
qualité pour une journée portes ouvertes.
L’action au quotidien
Nombre d’écoles mettent en place, suite aux interventions,
le tri ou le compostage. On passe alors d’une
opération ponctuelle à une action quotidienne s’inscrivant
dans la durée et ayant un impact direct sur l’environnement.
Des classes participent également à des
opérations de nettoyage d’un milieu naturel ou de leur
commune.
On peut penser que même sans être passés par toutes
ces étapes, les enfants feraient le tri parce qu’on leur
demande de le faire ou pour faire plaisir à l’adulte. Ce
sera peut-être encore le cas pour certains d’entre eux
mais la plupart le feront maintenant parce que cela aura
un sens pour eux, parce qu’ils en auront compris l’intérêt.
En tout cas, l’évaluation en fin de projet doit essayer
de mesurer cela.
Faire des choix
Cependant, on peut s’interroger sur le réel choix qu’on
laisse à son public lorsqu’on est intervenant au titre
d’une structure qui défend un objectif bien précis (dans
mon cas, au niveau professionnel, faire trier les habitants
ou dans le cadre du bénévolat, inciter à la consommation
de produits équitables !) et que l’on a soi-même bon
nombre de convictions (déjà bien réfléchies). On exerce
inévitablement une influence, au moins avec un public
d’enfants. Voila pourquoi l’enseignant doit rester maître
du projet ou du programme d’activités. Pour développer
l’esprit critique de ses élèves, il a tout intérêt à faire
appel à des sources différentes.
Pour une éducation à la consommation
Le thème de la consommation est particulièrement
adapté à l’apprentissage du sens critique, de la responsabilité
et du questionnement. La dernière version de
la malle Rouletaboule comprend aussi un module sur
la consommation. On y apprend à prendre conscience
de ses idées reçues et croyances, à les décoder, à en
retrouver l’origine, à réfléchir aux différentes influences
auxquelles nous sommes sensibles : publicité, médias,
parents, copains... L’une des activités proposées consiste à faire réaliser aux enfants une commande (vraie ou
fausse) de fournitures scolaires en tenant compte de
différents critères de choix pour chaque article : coût,
solidité/durabilité, côté pratique, esthétique, impact sur
l’environnement ou sur les hommes. Le travail en petits
groupes permet là aussi de confronter les idées entre les
enfants et donc de susciter des questionnements.
Dans le même registre, mais avec un public adulte (et
averti), j’ai mené des animations un peu semblables sur
le commerce équitable. Chaque groupe doit comparer
deux produits de même type (ex. : un paquet de café
équitable et un autre du commerce conventionnel). Pour
cela, il dispose d’une liste de critères à étudier : prix,
marque, goût, qualité, packaging, origine géographique
du produit, emballage recyclable ou non, impacts sociaux
et environnementaux... Une fois la fiche comparative
remplie, le groupe doit se décider pour choisir l’un des
deux produits et expliquer son choix. Une retransmission
collective avec les autres groupes ayant étudié d’autres
produits (cacao, sucre...) fait émerger des questionnements.
Cela peut déboucher sur une recherche d’informations, à l’aide de documents ou d’Internet par exemple.
Le travail sur les logos est également intéressant.
Cette activité peut être appliquée à d’autres thèmes
(agriculture biologique par exemple) et d’autres publics
(vêtements et articles de sport avec des adolescents, pour
aborder entre autre l’éthique dans la fabrication). Pour
qu’elle fonctionne, il est important que l’animateur reste
neutre et accepte les réponses, choix et arguments des
participants.
Dans la deuxième partie de cette animation, après avoir
pris le rôle du consommateur, les participants prennent
celui de familles de petits producteurs (paysans) du sud
grâce à un jeu de société. Ils apprennent et comprennent
les contraintes (souvent extérieures) et difficultés
auxquelles sont confrontées ces personnes pour réussir
leurs cultures et à en vivre. Le choix de ce jeu n’est pas
anodin : je pense que c’est en vivant une situation, en “se
mettant à la place de” que chacun de nous peut s’identifier à ces personnes, devenir sensible à leur sort, enfin,
se sentir concerné. Et cela me paraît être une condition
indispensable à la prise de conscience qui donnera envie
de se questionner, se remettre en question, s’informer et
adapter des comportements différents et plus adéquats.
Et cela s’agissant de la responsabilité aussi bien à l’égard
de l’homme que de l’environnement.
Éduquer à l’environnement (naturel et humain), c’est
aussi apprendre à se questionner, à faire des choix et à se
remettre en question. En somme, il s’agit de développer
le sens critique. |