6e colege Jean Renoir Bourges

Se questionner, faire des choix, construire sa responsabilité

Par Sophie Legland

 

Dossier réalisé à partir de la Revue La Luciole du Centre
Hors Série 2008

 

 

Un de mes objectifs en tant qu’éducatrice à l’environnement est avant tout d’amener les individus
à adopter des comportements plus respectueux de l’environnement, mais surtout, que cela relève d’un choix conscient, librement consenti et réfléchi et non par conformisme ou parce que ce serait bien et dans l’air du temps.

 

 

 

 

 

 

 
 

Vaste programme ! Car il est difficile de changer des comportements acquis, des habitudes confortables, ou des idées préconçues, bien souvent influencés par la publicité ou les médias.

Il n’y a pas de changement de comportement possible sans une vraie prise de conscience, non seulement des problématiques environnementales, mais aussi de sa possible responsabilité individuelle dans ces enjeux. Cela passe par un questionnement, une remise en question de ses pré-requis. En effet, nous effectuons bon nombre de gestes ou de choix, instinctivement, par habitude, sans trop nous poser de questions. Faire des choix réfléchis et responsables implique également d’avoir reçu de l’information, je dirais même des informations, diverses, complémentaires, même contradictoires, que l’on a pu s’approprier pour se faire sa propre opinion, en faisant appel à son esprit critique.

Concrètement, comment s’y prendre en pratique pour tenter d’atteindre cet objectif par le biais de l’animation, ou plus largement de l’éducationà l’environnement ?

La pédagogie de projet est une méthode pédagogique qui s’inscrit vraiment dans cette optique. Elle a été développée par le Réseau École et Nature (REN), notamment à travers le programme pédagogique “Rouletaboule”, outil de référence sur les déchets et la consommation que j’ai beaucoup utilisé en animation, dans ses différentes versions, essentiellement auprès d’un public d’enfants en milieu scolaire de cycle 3.

Mon thème de prédilection, de pars mon métier d’animatrice (ou ambassadrice) de tri au sein de collectivités locales, est celui des déchets et du tri sélectif.

La démarche proposée est, dans un premier temps, d’amener les enfants à se questionner, d’éveiller leur curiosité puis de les immerger dans la thématique (ici les déchets mais cette pédagogie est applicable à tout autre thème) pour aboutir à la construction d’un projet d’action concret qu’ils auront choisi. Ce projet peut ensuite faire l’objet d’une retransmission à un autre groupe comme les parents, les habitants du quartier, par le biais par exemple d’une exposition, d’un film, d’une pièce de théâtre... Ainsi, tout au long de cette démarche, les enfants sont en questionnement, en recherche d’informations et acquièrent des connaissances tout enétant acteurs et impliqués. Ceci d’autant plus que des approches diverses et complémentaires mais toujours participatives sont privilégiées : le jeu, l’enquête, l’expression, le débat, l’art, l’expérimentation, le contact avec le terrain...

Pour ma part, en tant qu’intervenante extérieure (et ponctuelle) dans des classes, mon rôle avec la malle Rouletaboule a surtout consisté à lancer la dynamique de départ, à savoir, la phase de sensibilisation et d’information, l’enseignant (et sa classe) étant ensuite libre de poursuivre ou non un projet. Dans d’autres cas, je me suis inscrite dans un projet préexistant ou en complément d’autres actions déjà menées.

Intervention type pour la phase de questionnement/immersion

Dans l’animation type que j’ai menée auprès de nombreuses classes partenaires, les enfants reçoivent, environ une semaine avant l’intervention, un questionnaire d’enquête à faire à la maison, sur le thème des déchets. Celui-ci permet d’une part de faire le lien entre la maison et l’école (donc de parler de choses concrètes touchant directement les enfants dans leur quotidien), et d’autre part de recueillir leurs représentations sur les déchets tout en amenant un début de questionnement individuel.

Recueillir les représentations est une étape indispensable si l’on veut savoir où en sont les enfants en terme de connaissances, mais surtout pour les impliquer dès le départ. Pour pouvoir remettre en question une idée (reçue ou non), il faut d’abord l’avoir exprimée donc en avoir pris conscience.

La séance démarre donc par le dépouillement collectif des questionnaires. Certaines idées et questions sont notées au tableau, sans donner de réponse. Au contraire, je pose d’autres questions aux enfants. J’essaie de ne pas les influencer, surtout pour ce qui concerne les représentations : il n’y a pas de bonnes réponses. Le but est de leur donner envie de chercher et trouver par eux-mêmes, de piquer leur curiosité.

Justement, la deuxième étape consiste en des ateliers de recherche, chaque groupe de quatre ou cinq élèves réfléchit sur un thème différent (production des déchets, emballages, toxicité, réutilisation…) qui vient approfondir la phase de questionnement et apporter déjà des réponses et des informations. Chaque groupe présente ensuite ses résultats au reste de la classe.

Vient alors la phase d’immersion ou de sensibilisation qui se traduit ici par des ateliers ludiques tournants fournis dans la malle. Tous les jeux abordent des thèmes différents et complémentaires de la gestion des déchets : recyclage, impact sur les paysages, tri, déchèterie, filières de traitement, choix de consommation. Ainsi les enfants acquièrent leurs connaissances par eux-mêmes et en s’amusant. Toutefois, et comme je suis aussi la personne ressource, un temps de synthèse s’impose à la fin de la journée pour clarifier et remettre en ordre toutes les informations reçues dans la journée. Mon intervention s’arrête ici mais j’ai fourni à l’enseignant toutes les ressources utiles pour continuer à travailler sur le thème et éventuellement mettre en place un projet.

Cette séance type peut et gagne à être déclinée et complétée de différentes façons. Rouletaboule propose de nombreuses autres activités pour cela. Ainsi, pour le recueil des représentations, le questionnaire d’enquête présente l’inconvénient de ne pas être spontané et l’enfant, pensant que l’on attend une bonne réponse, peut faire appel à ses parents pour y répondre. J’ai obtenu des résultats surprenants en utilisant le photolangage qui consiste à laisser chaque enfant choisir une image correspondant pour lui au mot déchet (il s’agissait ici de découper dans des magazines et catalogues) puis à expliquer son choix. Il s’en est suivi, au-delà des questions qui ont émergé, un véritable débat entre les enfants.

La dernière version de la malle Rouletaboule propose de nouveaux modules parfaitement adaptés pour lancer le questionnement et la recherche d’informations : les ateliers des expériences développent une démarche scientifique qui par définition se base sur un questionnement et une vérification d’hypothèses posées ; le jeu de rôle, quant à lui, amène les enfants à incarner des personnages aux intérêts différents dans un débat sur la gestion des déchets d’une commune. S’il est mené en début de projet, les enfants prennent conscience qu’ils sont limités par leur manque de connaissances. Des questions émergent, ils ont envie d’en savoir plus, ce qui permet de lancer une phase d’enquête et de recherche d’informations par petits groupes sur différents thèmes selon les personnages incarnés. Les enfants réinvestissent ensuite les connaissances acquises dans une deuxième séance du jeu de rôles. Pour la phase d’immersion, l’idéal est de pouvoir entrer en contact avec le terrain, ce qui est possible par exemple avec une visite de centre de tri, de déchèterie ou de toute autre installation de traitement des déchets. Cela permet par la même occasion de rencontrer des personnes extérieures à l’école et avec des éclairages différents.

De la réflexion à l’action : le projet

Ainsi, à la suite de ce type d’intervention, les élèves d’une classe de CM2 ont souhaité faire leur spectacle musical de fin d’année sur le thème du recyclage des matières. Une autre classe a créé un CD-Rom sur les déchets destiné aux parents. D’autres se sont investis dans le journal de l’école ou dans la création d’un livret. Dans une petite commune, c’est l’école complète, de la maternelle au CM2, qui s’est mobilisée pour monter une exposition de qualité pour une journée portes ouvertes.

L’action au quotidien

Nombre d’écoles mettent en place, suite aux interventions, le tri ou le compostage. On passe alors d’une opération ponctuelle à une action quotidienne s’inscrivant dans la durée et ayant un impact direct sur l’environnement. Des classes participent également à des opérations de nettoyage d’un milieu naturel ou de leur commune.

On peut penser que même sans être passés par toutes ces étapes, les enfants feraient le tri parce qu’on leur demande de le faire ou pour faire plaisir à l’adulte. Ce sera peut-être encore le cas pour certains d’entre eux mais la plupart le feront maintenant parce que cela aura un sens pour eux, parce qu’ils en auront compris l’intérêt. En tout cas, l’évaluation en fin de projet doit essayer de mesurer cela.

Faire des choix

Cependant, on peut s’interroger sur le réel choix qu’on laisse à son public lorsqu’on est intervenant au titre d’une structure qui défend un objectif bien précis (dans mon cas, au niveau professionnel, faire trier les habitants ou dans le cadre du bénévolat, inciter à la consommation de produits équitables !) et que l’on a soi-même bon nombre de convictions (déjà bien réfléchies). On exerce inévitablement une influence, au moins avec un public d’enfants. Voila pourquoi l’enseignant doit rester maître du projet ou du programme d’activités. Pour développer l’esprit critique de ses élèves, il a tout intérêt à faire appel à des sources différentes.

Pour une éducation à la consommation

Le thème de la consommation est particulièrement adapté à l’apprentissage du sens critique, de la responsabilité et du questionnement. La dernière version de la malle Rouletaboule comprend aussi un module sur la consommation. On y apprend à prendre conscience de ses idées reçues et croyances, à les décoder, à en retrouver l’origine, à réfléchir aux différentes influences auxquelles nous sommes sensibles : publicité, médias, parents, copains... L’une des activités proposées consiste à faire réaliser aux enfants une commande (vraie ou fausse) de fournitures scolaires en tenant compte de différents critères de choix pour chaque article : coût, solidité/durabilité, côté pratique, esthétique, impact sur l’environnement ou sur les hommes. Le travail en petits groupes permet là aussi de confronter les idées entre les enfants et donc de susciter des questionnements.

Dans le même registre, mais avec un public adulte (et averti), j’ai mené des animations un peu semblables sur le commerce équitable. Chaque groupe doit comparer deux produits de même type (ex. : un paquet de café équitable et un autre du commerce conventionnel). Pour cela, il dispose d’une liste de critères à étudier : prix, marque, goût, qualité, packaging, origine géographique du produit, emballage recyclable ou non, impacts sociaux et environnementaux... Une fois la fiche comparative remplie, le groupe doit se décider pour choisir l’un des deux produits et expliquer son choix. Une retransmission collective avec les autres groupes ayant étudié d’autres produits (cacao, sucre...) fait émerger des questionnements. Cela peut déboucher sur une recherche d’informations, à l’aide de documents ou d’Internet par exemple. Le travail sur les logos est également intéressant. Cette activité peut être appliquée à d’autres thèmes (agriculture biologique par exemple) et d’autres publics (vêtements et articles de sport avec des adolescents, pour aborder entre autre l’éthique dans la fabrication). Pour qu’elle fonctionne, il est important que l’animateur reste neutre et accepte les réponses, choix et arguments des participants.

Dans la deuxième partie de cette animation, après avoir pris le rôle du consommateur, les participants prennent celui de familles de petits producteurs (paysans) du sud grâce à un jeu de société. Ils apprennent et comprennent les contraintes (souvent extérieures) et difficultés auxquelles sont confrontées ces personnes pour réussir leurs cultures et à en vivre. Le choix de ce jeu n’est pas anodin : je pense que c’est en vivant une situation, en “se mettant à la place de” que chacun de nous peut s’identifier à ces personnes, devenir sensible à leur sort, enfin, se sentir concerné. Et cela me paraît être une condition indispensable à la prise de conscience qui donnera envie de se questionner, se remettre en question, s’informer et adapter des comportements différents et plus adéquats. Et cela s’agissant de la responsabilité aussi bien à l’égard de l’homme que de l’environnement.

Éduquer à l’environnement (naturel et humain), c’est aussi apprendre à se questionner, à faire des choix et à se remettre en question. En somme, il s’agit de développer le sens critique.