6e colege Jean Renoir Bourges

Prise de risque en éducation à l'environnement

Par Clément Sirgue

 

Dossier réalisé à partir de la Revue La Luciole du Centre
Hors Série 2008

 

 

Éduquer, c’est accompagner, donner les clés de l’apprentissage, éveiller la curiosité. Cette envie d’apprendre semble être le propre de l’homme. Les scientifiques en donnent l’illustration dans leur obsession à repousser les limites de la connaissance au prix, peut-être, du pire.

 

 

 

 

 

 
 

Cette aspiration à l’apprentissage semble être un élan naturel de l’enfant. Aspiration à quitter le domaine connu pour se risquer au-delà, dans l’inconnu. L’éducateur se doit d’être celui qui accompagne, c’est à dire celui qui en connaît un peu plus ce nouveau
domaine et qui donc saura éviter les dangers, diminuer les risques.

L’enfant aspire toujours à grandir. Il n’y a pas d’enfant qui ne rêve d’être assimilé aux plus “grands”, ceux qui ont un ou deux ans de plus. L’apprentissage est la voie privilégiée de cette valorisation : on est un grand parce qu’on sait lire, on sait faire du vélo. Cela suppose un travail, donc une souffrance. On dit que tout travail mérite salaire. Et l’enfant qui, pour fruit de son travail, acquiert la maîtrise de la lecture ou l’équilibre à bicyclette est payé deux fois. D’abord, il élargit son domaine de connaissance mais surtout il gagne en confiance en lui. Il grandit.

Qu’en est-il de l’enfant qui ne réussit pas ?

On aurait tort de croire qu’il a moins qu’un autre éprouvé la peine du travail. Bien au contraire, il a redoublé d’efforts. Il a mal et il a peur d’avoir mal à nouveau. Aussi, l’enfant est doublement affligé. Il ressent confusément une injustice. Si cette expérience se renouvelle trop souvent et dans plusieurs domaines, si l’enfant ne trouve pas le domaine dans lequel il pourra grandir et être valorisé, il développera des troubles comportementaux (comportements à risques, addictions, repliement sur soi...). On le console parfois en lui expliquant que “c’est le métier qui rentre”, que c’est en faisant des erreurs que l’on apprend... comme s’il suffisait de faire des erreurs pour apprendre (avec le nombre de fautes d’orthographe que je fais, j’aurais bien dû devenir le plus fin lettré des éducateurs de la région).

La pédagogie de l’échec n’a jamais fait de miracle.

Tout le monde s’accorde à penser que nous devrions prendre un soin tout particulier à éviter l’échec et pourtant combien d’animateurs sont friands de la question piège, celle à laquelle personne ne pourra répondre, celle qui vous pose en maître du “je”. La bonne question serait celle que l’enfant ne s’était jamais posée et pour laquelle il trouve une bonne réponse. Pour cela nous devons être dans “le juste un peu inconnu”, cet espace physique ou mental plutôt sécurisé où l’enfant découvre sans se mettre en danger et avec toutes les chances de réussite.

Un geste simple comme la mise en place de roulettes sur une bicyclette ou l’assurance d’un tiers lors d’une ascension suffit souvent à placer l’enfant dans cette sphère de confiance. Dans d’autres domaines d’apprentissage tels que la lecture ou l’écriture, la tâche de l’éducateur peut s’avérer plus délicate. Les méthodes pédagogiques doivent encore progresser, l’évaluation et la prise en compte de chaque enfant à travers ses différences étant indispensables.

Une chose est sûre : tous les enfants ne sont pas en réussite dans les mêmes domaines. Dans chacun des champs d’apprentissage, des enfants se retrouvent ainsi en échec. Le tout serait d’éviter de faire courir le risque d’échec toujours au même enfant. Autrement dit, il me semble important de diversifier les approches pédagogiques afin de valoriser, chacun dans son domaine de prédilection, tous les enfants.

Je suis redevable à mon instituteur de CM, entre les maths et le français, de nous avoir fait courir, dessiner et grimper aux arbres…

Chaque année, on partait en classe de neige et une corrélation étroite pouvait être établie entre les notes que j’obtenais et ces séjours à la montagne. Non pas que l’altitude m’ait inspiré une soudaine sensibilité grammaticale mais simplement un nouveau regard était posé sur moi… Mon ancien instituteur a dû renoncer à la sortie annuelle après un accident de glissade... Aujourd’hui, la classe de CM a accès à cinq ordinateurs.

Je m’étonne de la disproportion entre l’attention portée sur le risque physique et celle portée sur le risque psychique. Si le moindre accident physique est désormais inadmissible, combien sont les gamins qui sortent brisés d’un système scolaire aseptisé qui leur aura obstinément refusé une véritable expression physique, manuelle, artistique... au nom de la sacrosainte sécurité.

Aujourd’hui, en tant qu’animateur, je m’applique à poser un cadre sécurisé autour des activités que je mène.

Cependant, je laisse les enfants prendre certains risques : je leur confie des opinels pour fabriquer des arcs, non pas les couteaux de la cantine. J’ai toujours appris qu’un
couteau qui ne coupe pas était un couteau dangereux. D’abord, j’envisageais de confier des opinels à bouts ronds. Ils coupent bien, semblent adaptés… Cela me rassurait. Puis j’y ai renoncé. Ce couteau trompe son monde mais si l’on donne un couteau de “bébé” à un enfant, il se conduira en bébé. Il me semble paradoxalement plus sûr de donner un vrai couteau, pointu, potentiellement dangereux... et de respecter quelques consignes de sécurité. Cette activité ne doit concerner qu’un nombre limité d’enfants. Je confie un couteau à chacun (pour éviter qu’ils se le disputent). Chaque enfant est seul (pour ne pas être distrait dans son activité), je leur enseigne de tenir la lame vers l’extérieur.

Lorsque l’on gère une activité à risque, il est difficile d’être prudent pour tout le monde. Il faut se répartir la tâche et confier à chacun une part de responsabilité. En dépit de toutes ces précautions, je sais que les enfants ne sont pas à l’abri d’une coupure. Je considère pourtant que l’apprentissage de ces activités manuelles vaut bien de leur faire courir ce risque. Pour beaucoup d’entre eux, il n’y aura pas d’autres lieux où un tel apprentissage pourra se faire et la maîtrise même du risque revêt une valeur pédagogique. Aux parents obsédés par l’idée qu’il n’arrive rien à leurs enfants je réponds que ce rien est bien le pire danger qui les guette. À ce rien, je veux opposer l’attitude de mon ancien professeur d’écologie qui n’hésitait pas à goûter la terre pour nous dire si elle était limoneuse.

À notre tour, goûtons la terre, les mûres, les fourmis rousses… Mettons les pieds dans l’eau ! Osons le goût du risque.