Cette aspiration à l’apprentissage semble être un élan
naturel de l’enfant. Aspiration à quitter le domaine
connu pour se risquer au-delà, dans l’inconnu.
L’éducateur se doit d’être celui qui accompagne, c’est à dire celui qui en connaît un peu plus ce nouveau
domaine et qui donc saura éviter les dangers, diminuer
les risques.
L’enfant aspire toujours à grandir. Il n’y a pas d’enfant
qui ne rêve d’être assimilé aux plus “grands”, ceux qui
ont un ou deux ans de plus. L’apprentissage est la voie
privilégiée de cette valorisation : on est un grand parce
qu’on sait lire, on sait faire du vélo. Cela suppose un
travail, donc une souffrance. On dit que tout travail
mérite salaire. Et l’enfant qui, pour fruit de son travail,
acquiert la maîtrise de la lecture ou l’équilibre à bicyclette
est payé deux fois. D’abord, il élargit son domaine
de connaissance mais surtout il gagne en confiance en
lui. Il grandit.
Qu’en est-il de l’enfant qui ne réussit pas ?
On aurait tort de croire qu’il a moins qu’un autre éprouvé la peine du travail. Bien au contraire, il a
redoublé d’efforts. Il a mal et il a peur d’avoir mal à
nouveau. Aussi, l’enfant est doublement affligé. Il
ressent confusément une injustice. Si cette expérience
se renouvelle trop souvent et dans plusieurs domaines,
si l’enfant ne trouve pas le domaine dans lequel
il pourra grandir et être valorisé, il développera des
troubles comportementaux (comportements à risques,
addictions, repliement sur soi...). On le console parfois
en lui expliquant que “c’est le métier qui rentre”, que
c’est en faisant des erreurs que l’on apprend... comme
s’il suffisait de faire des erreurs pour apprendre (avec
le nombre de fautes d’orthographe que je fais, j’aurais
bien dû devenir le plus fin lettré des éducateurs de la
région).
La pédagogie de l’échec n’a jamais fait
de miracle.
Tout le monde s’accorde à penser que nous devrions
prendre un soin tout particulier à éviter l’échec et pourtant
combien d’animateurs sont friands de la question
piège, celle à laquelle personne ne pourra répondre,
celle qui vous pose en maître du “je”. La bonne question
serait celle que l’enfant ne s’était jamais posée et
pour laquelle il trouve une bonne réponse. Pour cela
nous devons être dans “le juste un peu inconnu”, cet
espace physique ou mental plutôt sécurisé où l’enfant
découvre sans se mettre en danger et avec toutes les
chances de réussite.
Un geste simple comme la mise en place de roulettes
sur une bicyclette ou l’assurance d’un tiers lors d’une
ascension suffit souvent à placer l’enfant dans cette
sphère de confiance. Dans d’autres domaines d’apprentissage
tels que la lecture ou l’écriture, la tâche de
l’éducateur peut s’avérer plus délicate. Les méthodes
pédagogiques doivent encore progresser, l’évaluation
et la prise en compte de chaque enfant à travers ses
différences étant indispensables.
Une chose est sûre : tous les enfants ne sont pas en
réussite dans les mêmes domaines. Dans chacun des
champs d’apprentissage, des enfants se retrouvent ainsi
en échec. Le tout serait d’éviter de faire courir le risque
d’échec toujours au même enfant. Autrement dit, il me
semble important de diversifier les approches pédagogiques
afin de valoriser, chacun dans son domaine de
prédilection, tous les enfants.
Je suis redevable à mon instituteur de CM,
entre les maths et le français, de nous avoir
fait courir, dessiner et grimper aux arbres…
Chaque année, on partait en classe de neige et une
corrélation étroite pouvait être établie entre les notes
que j’obtenais et ces séjours à la montagne. Non pas
que l’altitude m’ait inspiré une soudaine sensibilité
grammaticale mais simplement un nouveau regard était posé sur moi… Mon ancien instituteur a dû renoncer à la sortie annuelle après un accident de glissade...
Aujourd’hui, la classe de CM a accès à cinq ordinateurs.
Je m’étonne de la disproportion entre l’attention
portée sur le risque physique et celle portée sur le
risque psychique. Si le moindre accident physique est
désormais inadmissible, combien sont les gamins qui
sortent brisés d’un système scolaire aseptisé qui leur
aura obstinément refusé une véritable expression
physique, manuelle, artistique... au nom de la sacrosainte
sécurité.
Aujourd’hui, en tant qu’animateur, je m’applique à poser un cadre sécurisé autour des
activités que je mène.
Cependant, je laisse les enfants prendre certains risques :
je leur confie des opinels pour fabriquer des arcs, non
pas les couteaux de la cantine. J’ai toujours appris qu’un
couteau qui ne coupe pas était un couteau dangereux.
D’abord, j’envisageais de confier des opinels à bouts
ronds. Ils coupent bien, semblent adaptés… Cela me
rassurait. Puis j’y ai renoncé. Ce couteau trompe son
monde mais si l’on donne un couteau de “bébé” à un
enfant, il se conduira en bébé. Il me semble paradoxalement
plus sûr de donner un vrai couteau, pointu,
potentiellement dangereux... et de respecter quelques
consignes de sécurité. Cette activité ne doit concerner
qu’un nombre limité d’enfants. Je confie un couteau à chacun (pour éviter qu’ils se le disputent). Chaque
enfant est seul (pour ne pas être distrait dans son activité),
je leur enseigne de tenir la lame vers l’extérieur.
Lorsque l’on gère une activité à risque, il est difficile
d’être prudent pour tout le monde. Il faut se répartir la
tâche et confier à chacun une part de responsabilité. En
dépit de toutes ces précautions, je sais que les enfants
ne sont pas à l’abri d’une coupure. Je considère pourtant
que l’apprentissage de ces activités manuelles vaut
bien de leur faire courir ce risque. Pour beaucoup d’entre
eux, il n’y aura pas d’autres lieux où un tel apprentissage
pourra se faire et la maîtrise même du risque
revêt une valeur pédagogique. Aux parents obsédés
par l’idée qu’il n’arrive rien à leurs enfants je réponds
que ce rien est bien le pire danger qui les guette. À ce
rien, je veux opposer l’attitude de mon ancien professeur
d’écologie qui n’hésitait pas à goûter la terre pour
nous dire si elle était limoneuse.
À notre tour, goûtons la terre, les mûres, les fourmis
rousses… Mettons les pieds dans l’eau ! Osons le goût
du risque. |