9h30 : Réunion avec l’équipe pédagogique. Les
encadrants m’expliquent les problèmes des enfants,
principalement liés à des anomalies chromosomiques. Ils
me précisent qu’ils sont assez faciles à vivre et curieux.
10h00 : Je me présente, ils se présentent… Malheur,
on n’accroche pas. Je le sens. Pas de panique… Nous
montons dans le car pour une première excursion en
Brenne.
10h30 : Rianvert. Nous voilà arrivés. Je vais leur
raconter les histoires des fées du château et du géant…
C’est un bide... Allez Seb, réfléchis. Que peux-tu faire ?
Les encadrants fument. Comment communiquer avec
ces enfants ? J’ai prévu une approche sensorielle…
bandeaux, tubes à odeur, dessins… Je devrais y arriver !
Marie réagit mal et s’énerve.
12h00 : Retour au CPIE. Je ne suis pas content de
moi ! J’ai un sentiment d’échec ! Pourquoi ? J’ai proposé
des ateliers sensoriels. On verra après le repas.
16h00 : Retour de la Haute Touche trempés. Les
enfants sont fatigués, grognons... Moi aussi, je suis
déçu…
16h30 : Seul, au bureau. Comment vais-je faire pour
les intéresser ? Cesse de penser à ton problème d’animation…
Que ressentent ces enfants ? Que pensent-ils ?
Ils doivent être inquiets. Ils sont loin de chez eux… Ma
cousine Corinne, trisomique, était toujours bien avec
nous, mais dès qu’elle sortait du cercle familial, elle se
sentait exclue.
19h00 : Petite veillée improvisée avec les enfants.
Je surgis de derrière l’estrade ...
“BOOOONNNJOUUUUR les enfants, je suis ULRIKAAAAAAAAAAAAAAA,
ein grosssse divache...” Je me suis
déguisé en une grosse vache avec des grosses cornes…
et je leur chante “Dans mon pays de Brenne, il y a des
vaches comme ça et des hérons comme ça…”
Ils me regardent avec de grands yeux tout ronds puis
reprennent tous en coeur en bougeant leur popotin…
Et ça marche. Il y a de l’ambiance… même si tout le
monde ne s’amuse pas. Mais c’est un bon début…
Je me sens mieux. Nous avons alors partagé un moment
de délire et cela autour des animaux que nous avons
observés. Cependant, Marie a à peine participé.
Le lendemain. Nous partons en forêt. Marie est encore
de mauvaise humeur. Pourquoi ? Elle perturbe les autres.
J’apprends alors de l’éducatrice qu’elle souffre d’une
pathologie qui l’empêche d’éprouver le sentiment de
satiété, ce qui génère des troubles du comportement.
Éprouver une sensation de faim en permanence. Est- ce
que je peux comprendre cela ? J’imagine sa frustration
lorsque j’anime les ateliers sensoriels. À sa place je
serais en colère, irritable, et sans doute triste d’être loin
de ma famille. Nous changeons alors le programme.
Demain matin, nous travaillerons sur les plantes aromatiques
médicinales. J’intégrerai la notion de magie.
9h00 : J’ai la pêche. J’enfile ma cape de sorcier,
mon bâton magique et nous partons dans le jardin des
senteurs. “Bienvenue dans mon antre les enfants, je
suis le sorcier Botanicus. Je prépare des poudres magiques
et des potions…” Nous composons nos tisanes à
base de menthe... on goûte, on rajoute de l’eau, du
sucre… et on goûte encore. Marie se détend en buvant
et en mastiquant des plantes bizarres. Elle s’apaise. Je
trompe ainsi un peu sa faim permanente.
Je ne ressens plus la tension du groupe et je prends
beaucoup de plaisir. Je communique mieux avec les
enfants.
Cette expérience m’a amené à m’interroger sur la
notion d’empathie. Le Petit Robert définit l’empathie
comme étant la “faculté de s’identifier à quelqu’un,
de ressentir de ce qu’il ressent”. Pour Le Petit Larousse,
c’est la “faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui,
de percevoir ce qu’il ressent”. Percevoir les émotions
de l’autre et les comprendre, se mettre à la place de
l’autre, est-ce possible ? Je pense que pour éduquer à l’environnement, il faut être sensible aux émotions
de nos apprenants. Aujourd’hui, je ne comprends
toujours pas cette peur face à ces enfants handicapés.
Me renvoie-t-elle à la notion d’acceptation de la différence
? Ai-je eu peur de ne pas comprendre ce public ?
Toujours est-il, avec le recul et la pratique, que j’étais
stressé et angoissé… et les enfants l’ont ressenti. Je
me souviens qu’un des garçons m’avait interpellé : “Tu
n’es pas bien avec nous”. Ceci déclencha ma prise de
conscience. À ce moment précis, je me suis senti exclu
du groupe et incapable de véhiculer mon message
environnemental. Sans doute se sentait-il dans le même état que moi. Une soirée à faire le clown m’est apparue
comme un moyen de leur prouver que j’étais bien avec
eux. Est-ce réellement de l’empathie ? Je n’en suis pas
encore convaincu ! Car peut-on réellement éprouver ce
que ressent l’autre. Croire que l’on peut comprendre ce
que vit, pense ou ressent l’autre serait une illusion. Se
mettre à la place ne renseigne pas sur la réalité que vit
l’autre, car similaire de ne veut pas dire identique. Ma
propre histoire me façonne et définit ma perception de
la vie.
Ce qui empêche la communication est surtout la
croyance en une réalité commune à tous. Tout en
donnant l’impression de nous rapprocher les uns des
autres, cette illusion de pensée commune nous éloigne
de nos interlocuteurs et nous plonge dans l’inefficacité
relationnelle.
En me déguisant en vache, j’ai abandonné ma réalité
pour laisser libre court à l’expression d’une autre
réalité, une inconnue pour moi, celle du groupe et des
individualités qui le composent.
Le plus difficile pour moi fut de rester distinct des
enfants : les comprendre tout en conservant mon
originalité. L’empathie ne doit pas déboucher sur une
tendance maladroite à conseiller, plaindre, penser ou
décider à la place de l’autre. Cela pourrait entraîner des
ingérences mal reçues et parfois désastreuses.
Cette difficulté provient à mon avis d’un manque
d’affirmation de soi. Nous peinons à construire notre
propre personnalité. Nous compensons ce manque
d’affirmation de soi par une tentative maladroite de
se mettre à la place de l’autre (empathie). Or nous
pouvons entendre, comprendre ce que vit l’autre, mais
pouvons-nous réellement ressentir et vivre ce qu’il est,
ce qu’il vit ? Je crois sincèrement que le plus simple
c’est d’abandonner cette vision du ressenti et de laisser
cours aux émotions. Après tout, l’amour est une valeur
sûre pour établir un lien. Se centrer sur cette valeur
permet d’approcher l’autre et de l’accompagner dans
un contexte juste et sécurisant.
Je réfléchis encore à l’heure actuelle sur l’empathie.
En effet, cela me paraÎt une valeur importante pour la
communication entre les individus, mais il faut rester
distinct de l’autre car à trop nous identifier à son public,
on ne peut plus gérer ni message ni situation.
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