Colloque sur l’Education à l’Environnement vers un Développement Durable (EEDD)
Paris 14-15 avril 2004 – Muséum national d’Histoire naturelle
Intervention de Nicolas HULOT
Président de la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme
Il est probablement plus difficile de s’adresser à une salle qui partage, je pense sur l’essentiel, les mêmes convictions que soi-même car on risque tout simplement d’être dans une espèce de chambre d’échos. Je constate avec cette étape d’aujourd’hui qu’on est rarement prophète dans son pays et rarement prophète dans son époque. Depuis combien de temps nous battons-nous pour faire prendre réellement en compte ce pilier du développement durable qu’est l’éducation à l’environnement ? Il en est de l’éducation à l’environnement, comme de la politique environnementale, tant qu’on la traitera d’une manière verticale, ses effets et son efficacité seront limités. Je pense que le préalable pour tenter d’opérer des greffes de prise de conscience à travers l’éducation, quel que soit le niveau de ceux auxquels on s’adresse, c’est de lever deux doutes et il faudra que la pédagogie et l’éducation à l’environnement s’y emploient.
Le premier doute, qui demeure non seulement chez les enfants mais également chez les adultes, et je suis bien placé pour le savoir, c’est sur l’importance des enjeux. J’entends de-ci de-là, dans toutes les catégories sociales et quelque soit l’âge de mes interlocuteurs les questions suivantes : “Est-ce que tout cela est aussi important que vous le dites ? Est-ce que vous n’exagérez pas un peu ? Et de toute façon, regardez la science et la technologie qui nous entourent, nous trouverons demain des remèdes aux problèmes que nous créons aujourd’hui”. Levons ce doute sur l’importance des enjeux, convainquons les enfants que nous sommes à la croisée des chemins.
Et levons un deuxième doute, c’est que la capacité individuelle d’améliorer le sort de la planète ou éventuellement de l’aggraver est loin d’être dérisoire. Je crois que ce sont deux préalables très importants parce qu'il ne suffit pas aujourd’hui, à une époque d’abondance d’informations, de décréter face aux enfants qu’il faut cesser de faire ceci ou qu’il faut éventuellement s’engager dans un combat. Il faut les convaincre qu’ils ont une occasion unique de rentrer dans l’ère du développement durable et de matérialiser ou quelque part d’illustrer ce fameux siècle, ce siècle qu’on avait appelé quand on était encore au siècle précédent, ce siècle de l’éthique. Il faut rappeler aux enfants que le corollaire de l’éthique, c’est le respect de la vie sous toutes ses formes. Il faut rappeler aux enfants qu’ils ont une occasion unique et historique d’illustrer une nouvelle dimension de l’éthique, c’est la notion de solidarité avec le futur. Et qu’ils auront également l’occasion de faire la démonstration de l’unicité de l’homme et du vivant.
Il y a trois manières, me semble-t-il, d’aborder les problèmes ou les notions de développement durable. La manière qui me semble la plus délicate, mais que l’on ne peut occulter, c’est cette notion de solidarité avec le futur, notion dont les enfants doivent s’emparer et ajouter à la notion de solidarité dans l’espace celle de solidarité dans le temps. C’est important parce que nous vivons dans une société qui s’est, chemin faisant, désolidarisée du reste du vivant. A nous tous, qui avons accès à l'éducation des enfants, de faire la démonstration que l’idée que l’homme puisse faire cavalier seul est non seulement moralement ou éthiquement inacceptable mais scientifiquement une aberration. Il faut en faire la démonstration.
La deuxième manière d’aborder l’écologie, l’environnement, le développement durable, je suis toujours prudent avec la sémantique ou la dialectique, c’est de recréer des passerelles sensorielles avec la nature. Lorsque l’on découvre les stratégies du vivant, on ne peut être qu’émerveillé et, l’émerveillement est le premier pas vers le respect. Il y a deux manières de provoquer l’émerveillement, la première consiste simplement à tourner le regard vers la beauté de la nature, qui demeure un langage universel, et l’autre manière c'est au travers de la connaissance, et là c’est de la responsabilité des enseignants qui savent si bien le faire. Et puis enfin, c’est me semble t-il, également une condition indispensable pour que chacun change de mentalité, il est indispensable de replacer l’homme au cœur de la nature, et de bien faire la démonstration, qu’il n’y a pas d’un côté l’homme et de l’autre côté la nature et que curieusement, on est dans cette situation paradoxale qui nous aveugle un petit peu : jamais l’homme n’a été aussi puissant mais jamais, me semble t-il, dans le même instant nous n’avons été aussi vulnérables.
Cet éloignement de la nature est une des raisons de notre vulnérabilité, mais ce n’est pas la seule. Dans cette espèce de profusion de science, de technologie, et avec cette espèce de rempart qu'elles dressent entre nous et la nature, nous avons perdu les liens primitifs qui nous unissaient à elle. Il faut que l’éducation les retisse. C’est quelqu’un que vous connaissez tous, René Dubos, qui pour moi est un véritable pionnier de l’écologie et dont on a retenu qu’une formule, même s' il y en a tellement d’autres au moins aussi belles , qui constatait, en observant nos sociétés, cet espèce de schisme que nous avons opéré avec le vivant : l’homme n’est plus relié à rien, c’est le désarroi tragique de l’homme moderne. Dans le processus éducatif, il faut à nouveau permettre aux enfants d'acquérir cette connivence avec la nature. Et puis, il faut aborder, ce qui est, semble t-il, quelque chose d’essentiel, l’aspect comportemental. Nous savons tous que le grand défi du développement durable, et probablement le plus compliqué, c’est de sortir de ce paradoxe qui fait qu’une bonne nouvelle pour nos sociétés, c’est la croissance quantitative : c’est une bonne nouvelle pour l’économie mais c’est une mauvaise nouvelle pour l’écologie.
Alors, comment trouverons-nous la pierre de rosette qui nous permettra de scinder les flux économiques des flux énergétiques ? Tout simplement en apprenant à produire mieux et non pas plus, à consommer mieux et non pas toujours plus. Mais derrière cette formule, que chacun reprend à son compte, comment pourrons-nous le faire concrètement ? Si les enfants d’aujourd’hui, qui seront les consommateurs et les acteurs de la société de demain, n’apprennent pas à faire le juste choix , ils ne seront pas des citoyens plus responsables qui favoriseront le passage d'une société de l’avoir que nous incarnons à cette société de l’être qui est la seule société valable écologiquement….
L’éducation ne doit pas avoir de réticence à rentrer dans ce domaine de réflexion car c’est le moyen le plus captivant pour les jeunes de parler de développement durable. On ne doit pas les alarmer, même s'il y a de quoi les alarmer, car le désespoir n’est pas, à proprement parler, un sentiment mobilisateur. Il faut donner du sens au progrès qui a fourni à nos sociétés des outils fantastiques, il ne faut pas renier la technologie ni nous détourner de la science mais faire en sorte de l’orienter différemment et de redéfinir le progrès. Présenté comme cela, je pense que le développement durable est un défi auquel l’ensemble des jeunes devrait adhérer.
Je sais, et je suis également bien placé pour le savoir, que l’éducation a quelque chose de long et de pénible, pénible quand on est impatient comme moi alors qu’il y a une certaine forme d’urgence. Je ne suis pas naïf, je sais bien que si l’éducation à l’environnement se fait d’une manière conséquente, elle s’est faite, jusqu'à présent, essentiellement à l’initiative des enseignants et des formateurs avec peu de moyens et j’espère que seront attribués de véritables moyens pour traiter de l’éducation à l’environnement pour que les enfants d'aujourd'hui deviennent les adultes responsables de demain.. Mais je sais également que si on leur a légué des problèmes sans solutions, ils n’auront que leur conscience pour pleurer. Les enfants d'aujourd'hui devront avoir demain une autre conscience et un autre comportement, mais cette conscience ne se décrète pas car elle passe par la conviction, par la répétition des messages, par la variété des moyens et par la diversité des interlocuteurs. Je suis convaincu que l’éducation à l’environnement en milieu scolaire devrait très rapidement trouver une assise transversale, une permanence de réflexion pour ne pas rester quelque chose que l’on sous-traite, d'une manière verticale, comme on a tendance à le faire dans d’autres sphères.
Je terminerais en me remémorant ce petit proverbe africain, que vous connaissez tous, et que ce colloque illustre parfaitement :
Si vous avez un projet à un an, plantez une graine,
Si vous avez un projet à dix ans, plantez un arbre,
Si vous avez un projet pour une vie, éduquez un enfant.

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